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25 ans… En mots

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25 ans … en entrée … en images … en mots … en actions

  


   Guylaine Massoutre

Béatitude Bédard
Surgissant et glissant, livré à même la chair, harmonieux et réfractant, le langage chorégraphique de Bédard constitue un trésor inestimable dans la mémoire de la danse québécoise

«Tout autre est tout autre.» Jacques Derrida
«Moi, tout autre.» Claude Lévesque


Gracile, entièrement déliée, inspirée par son souffle inné et sa fougue intestine, Louise Bédard danse.

Vive telle un feu follet, l’esprit de gaz dessine les lignes de son corps. Elle tournoie et se meut en un personnage vibrant, proférant les signes de son corps insaisissable en un seul point. Elle ne peut pas être dite, ni toute, ni en partie, ni en un membre, ni en un muscle. Nul pouvoir, nulle pulsion, nul quant-à-soi n’a de sens en danse. Tout y est trace mnésique, absence. La dire, un après-coup.

Qui danse crée-t-il, crée-t-elle la danse? Quelle est cette question sur l’acte qui efface la distinction entre le sujet et l’objet? Qui échange le masculin et le féminin? Chez Louise Bédard, le rôle et l’organe n’obéissent pas aux normes; ils font ensemble effraction de jouissance scénique, explosion d’identité et maîtrise du corps. Interprète et chorégraphe d’un seul don, elle met en mouvement sans résistance l’excès de son désir danser, désentravé.

Elle est l’évanouie, la tourmente déliée, la réversible. «L’ineffable est, en réalité, enfance.», soutient le philosophe Agamben. De ce mystère vient la vérité. J’en accepte l’impouvoir. J’en accueille la temporalité instable. Bédard est l’impossible arrêtée, la femme au silence éloquent, unique, unie, une.

Jamais combler le vide de l’ivresse

Surgissant et glissant, livré à même la chair, harmonieux et réfractant, le langage chorégraphique de Bédard constitue un trésor inestimable dans la mémoire de la danse québécoise. Une insolence féminine du plaisir désœuvré dans le rituel profane de danser.

Je l’ai vue danser au sein de la compagnie de Jean-Pierre Perreault, là où le djinn est sorti de la source. Elle y a été un instrument magique, un sujet interne inconnu à lui-même, un être psychique incarné jusqu’à l’illumination dans son corps. Danseuse ravie, élevant le langage perreaultien des profondeurs de l’expression artistique jusqu’à la transe, elle fut son matériau vivant, son âme, son enfantement.

J’ai suivi Louise Bédard affirmant sa signature. Prolifique malgré de fragiles contextes de production, elle a fait rayonner un registre sensoriel parmi les plus développés de la danse contemporaine. En se concentrant sur des formes pures, minimales, elle a porté l’expressivité du geste au bout de sa précision, méticuleuse, et a toujours corrigé ses desseins chorégraphiques selon une exigence de perfection classique.

Intensité qualitative, efficacité de l’animation intérieure dans le don du corps en mouvement, ces qualités communiquent ses passions aux interprètes, aux autres créateurs et aux spectateurs.

Tout de la vie inconsciente se mêle à sa danse sans s’y perdre : évocation de l’être et du lointain, manifestation du présent et de l’ailleurs, suggestion du féminin et de l’invisible. Dans Cartes postales de Chimère (1996), le voyage imaginaire ouvre les portes de l’expérience aux sensations de la flânerie, du déplacement. On y découvre un monde lointain ramené à soi. C’est l’un des plus beaux solos qui m’ait été donné de voir et de revoir. D’autres pièces qu’elle a signées, comme Vierge noire (1993), Dans les fougères foulées du regard (1995), Urbania Box (1999), Elles (2002), La Femme ovale (2003), ont pris position dans son rapport du féminin à l’autre, ce masculin lui-même traversé par l’esprit de celle qui l’imagine dans sa danse ininterrompue. Désir ostensible d’être ici et là, soi et double, double en soi. Par-delà les distinctions du masculin et du féminin.

On l’y a toujours vue femme, pourtant, relayée par ses interprètes des deux sexes comme lorsqu’elle est elle-même en scène. Faite d’une syntaxe persistante et cohérente dans l’axe où elle s’éclaire, ne conservant que les variations colorées de la force féminine, on lui prêtera, dans mes mots, pour qu’elle l’arbore en virtualité, l’écharpe d’Isis.

Plus manifeste qu’optique

Je n’imagine rien, sous-titre d’Urbania Box : c’est une déclaration affectant toute sa création d’un indice d’extrême. Plus que visible, plus que su, plus que sensation, presque scandale, l’accident, la convulsion, cette pierre d’achoppement où le pied bute et le corps tombe puis se reprend, son mouvement l’engage dans l’aventure scénique. Chez elle, le partage artistique et le solo sont une fulgurance, une entaille, un spasme. Danser est une rage, une convulsion, une extorsion de l’âme sensible de Bédard.

L’expressionniste Oscar Kokoschka traverse Dix Stations (1991), aux côtés du jeune peintre, amoureux et torturé par sa terrible époque, Egon Schiele, également. Jean Ayotte, Renée Gravel, Gabriel Paré, avec Devant le Jardin de Bertuch, interfèrent avec Vierge noire. La photographe surréaliste italienne, exilée au Mexique, Tina Modotti, inspire la force et la folie exigées d’Elles. L’artiste visuelle dadaïste Hannah Höch et Le livre d’image d’Alberto Manguel, qui lui a fait connaître la peintre canadienne Marianna Gartner, se versent respectivement dans Ce qu’il en reste (2005) et dans Enfin vous zestes (2008). Obsessions, fantômes, arrachements. Boxe.

Elle a ainsi stabilisé son inspiration chorégraphique dans des œuvres littéraires, picturales, photographiques, parentes en folie, fomentant l’intrusion de sa danse à la pénombre des croisements.

Pas de pointe, pas de point

Le spectateur ne connaît pas la répétition. Il n’assiste pas aux performances programmées dans un même lieu, aux jours consécutifs. Il ne suit pas les compagnies en tournée. Il est le partenaire de la fin, du point final. De chaque moment, singulier et ultime, il fixera sa mémoire et ses impressions, ou bien y ajoutera un trou, ce moment éphémère dont il est le partenaire, la destinataire, le dernier lieu du dépôt.

Le spectateur de Bédard sera au rendez-vous de son geste d’ouverture, de passation de sa danse à l’autre, là où le mouvement d’art réverbère, s’adresse et s’éteint, emporté dans un autre monde de perceptions.

La répétition, cet exercice du regard en relai, est inscrite dans chaque pièce de Bédard. De la correction chorégraphique, du perfectionnement de l’exercice de danser à la réception de ses pièces achevées, l’œuvre aura déjoué les pièges de l’imperfection, en répétant ses ralentis, ses accès d’impulsion et de détente, ses positions de détente, ses évanouissements même.

Il y aura eu d’incalculables tours et détours pour que la fermeté du geste prenne appui sur la gravité, le sol, l’équilibre déplacé. La répétition y aura combattu le vent, le ruissellement de la pluie, comme l’enfermement de la roche en soi. La répétitrice est ce point qui butte à ce qui s’exerce de soi, à la danse comme sauvagerie incontrôlée.

Mais là où la danse aura brouillé ses limites, en appuyant son explosion sur ses enchaînements, suivis de ses ruptures de rythme et de ses cassures, là où le corps ne se quitte jamais lui-même et où la déformation reste toute relative, la répétition, qui a trouvé son pivot, décline ses obsessions, sa fureur redite, son onirisme débordant, ses étirements du temps en retour sur lui-même, ses encorbellements.

À ce corps soumis à ses forces comme la parole au sujet qui la livre, le monde disloqué du soi se rend lisible à l’œil détective, qui estime quant à lui la nécessité de ce corps indicible lâchant du lest. Or Bédard est une source de nuances, une fureur sans détours, une attention à ce qui, de la danse, ne se saisit qu’au vol.

Franchie, l’angoisse d’être femme

Cartes postales de chimère (2015), réincarné par Isabelle Poirier et par Lucie Vigneault jusqu’à l’hallucination, mais distancé par l’écart du temps, de l’espace et de ces corps dansant, m’a replongée dans cet univers de la répétition. J’y ai vécu des retrouvailles, de la redite et de la butée.

J’y ai revu la fenêtre ouverte sur ma vie de voyageuse, moins opaque grâce à ce superbe solo de femme, gagnée par la détermination du personnage à perdre la raison entre les icônes de son ciel noir. Fantômes, ces ancêtres, ces regards suspendus, ces mariés, ces illustres sommités de la culture, ces visages de théâtre et de cérémonie formant un chœur d’Église, un ciel de peintre, un surmoi inspirant et imposant la transe. La danseuse, au pathos allégorique, fraie sa voie entre de grands arbres symboliques.

Exercice par excellence de la critique, qui comparera et distinguera les performances des interprètes, ce solo repris en trois corps fait des interstices entre elles un espace supplémentaire pour libérer le passage où chacun par la danse rencontrera le désir embellir sa propre vie et jouer.

Différance bienheureuse. Je me suis écartée, perdue dans le personnage revenant de cette aventurière, errant comme tous les fantômes autour d’une malle déballée, projetant à mon tour, à ses côtés, mes émotions de femme libre dans ce non-lieu du théâtre où la fiction ne divise pas ce qui se passe et ce qui joue.

Je n’offre aucune résistance à la danse de Louise Bédard, qu’elle se nomme Isabelle Poirier ou Lucie Vigneault. Car l’entre-deux est ici entre elles, mais aussi entre chacune et moi, qui m’ouvre, déchirure plus une, à l’innommable d’elles, qui s’appréhende dans la joie et l’horreur d’une somme étourdissante d’instants surinvestis de soi.

Guylaine Massoutre / Crédit photo : Julie Tournevache




   Richard Simas

A Chronicle of Faces From Chimera

Voir la traduction française


Nothing is unusual about the presence of chimeras in three decades of Louise Bédard’s dance creations

You must begin to lose your memory, if only in bits, to realise that memory is what makes our life.
Luis Buñuel, «My Last Sigh »
(1)


A collection of 173 close-up portraits compose the décor of Cartes Postales de Chimère, Louise Bédard’s 1996 solo dance creation.  At the moment, they are somewhere in a rented locker at the end of a narrow hallway of identical spaces inside the storage warehouse of a semi-industrial neighborhood near the freeway.  Years previous, the shrine-like frames bearing the portraits, some with peaks in the shape of miniature houses, were packed tightly into one of the wooden cases that holds décor and stage equipment from other recent dance creations.  But where exactly?

Cartes Postales de Chimère will be remounted in February 2015 and performed by dancers Lucie Vigneault and Isabelle Poirier, nearly two decades after the choreographer herself performed the creation.  The décor of portraits needs to be examined.  Perhaps over time some have become damaged and require repair.  The entire storage locker must be emptied and most of the cases opened before finally locating the portraits.

In preparation for creating Cartes Postales de Chimère in 1996, Bédard arrived at a meeting with an image torn from a photo magazine and showed it to her collaborator, stage designer Richard Lacroix.  It revealed two Iranian women in black robes walking in a cemetery amongst a throng of poles bearing photos of deceased loved ones.  The shot was taken by the reputed French photo-journalist Françoise Demulder and was surely part of her visual chronicle of the massive loss of lives during the 1980-1988 Iran-Iraq war.  The women in the picture are not looking up at the effigies on the poles.  One watches the other who in turn is watching the ground, reading names on tombstones or taking care about where she is stepping.  Perhaps the women will mount a picture of someone recently deceased once they find the tomb.  Interestingly, in the photo it appears that the dead are watching over the living, protecting them with their talisman gazes.

This is the visual that inspired Lacroix to conceive the miniature shrine-house décor by framing photocopied close-ups of anonymous faces, along with a few mirrors, and hanging them above the performance area.  All the faces, with the exception of one whose eyes are closed, are within view of the dancer as she performs beneath them, a detail that vibrates with significance.  Among the many things Cartes Postales de Chimère suggests is an exchange of reveries, a dialogue of regards between observers, a tension between archetypal past and immediacy.

Bédard also mentioned to Lacroix her desire to dance for a crowd and shared a few lines from Victor Hugo:  « Exile is not a material thing.  It is moral.  All the corners of the earth are worthy…. Any place of reverie is fine as long as it is obscure and the horizon vast. »(2)  Lacroix’s blue-print stage plan dated April 1996 details the placement of the 173 6×9 and 6×12 portraits and mirrors, organized into 11 grand rows arcing over the stage.  They form a vault of anonymous faces, a sky of talismans sheltering the performer and performance beneath.

When finally located in one of the storage cases, some of the portrait frames are chipped, but the faces themselves are all in excellent condition.  They have not aged.  Only the twine and hooks used to suspend them must be un-tangled.  Louise carefully wraps each face in a sheet of foam padding, packs them into plastic cases then transports them from the storage warehouse in the drab, semi-industrial neighborhood near the freeway.  Reverie. Vast horizons.  Exile.  When these post cards from Chimera hang again high in the theatre, they will reveal a crowd of observing faces and mirrors of reflecting light.

In Greek mythology, a chimera is a fire-breathing she-monster usually represented as a composite of a lion, goat, and serpent.  Chimera also refers to an impossible or foolish fantasy, imaginary things.  Nothing is unusual about the presence of chimeras in three decades of Louise Bédard’s dance creations.

When viewed on a table in daylight, a selection of these faces could be any and everyone, an anonymous cross-section of humanity revealed in a variety of features.  They are the individuals you glimpse anytime, anywhere, standing by the side of the road, sitting in a park, or looking from a window.  They grin, scowl, stare, frown, smile, squint, laugh, and call; the expressions are demure, daring, stoic, mocking, resolved, and impassive.  No one is crying though some look a little sad, nostalgic, and deep in thought.  One woman’s head is tilted back and her mouth agape in ecstasy, a man winks, another exquisite face has a prominent beauty mark perfectly centered between the eyes.  They return the one’s gaze, seeing through, beyond, and inside us.  There are children, teens, adults, and elders with wrinkled skin.  There have beards, beautiful lips, porous or smooth skin, and missing teeth.  One woman is biting her tongue.

The photocopied faces were enlarged to give the impression of being crowded inside the miniature houses, exiled by dimension in their own homes with gazes that overflow from small windows.  Identical on front and back, the chimeras dangle above the stage, free to pivot and change their viewing angle of the spectators and the dancer below.  The 173 two-sided faces suggest a crowd of Januses, the Roman god of beginnings and transitions who looks both to the future and to the past.

Themes rich in duplicity are manifest throughout Cartes Postales de Chimère.  Seating for the performance is arranged in a bi-frontal configuration allowing the spectator to observe the dancer as well as the audience immediately opposite.  In the 1996 premiere, Louise Bédard rehearsed with the décor only after it was mounted at Théâtre La Chapelle for the opening performances.  While warming up on stage, she examined the portraits, connecting with each one as her dance partner, and performed every night at 8pm for the watching faces.  A solo dance with 173 partners.

As if the two Iranian women are subtly omnipresent, Cartes Postales choreography is also composed of two contrasting parts.  At minute twenty-one, a simple yet intimate gesture marks a pivotal transition when Bédard picks up a portrait/miniature-house from the stage floor and hangs it amongst the others.  One has to look closely to recognize that the face added to the collection belongs to the woman dancing on stage.  She has just joined the crowd of chimeras, doubling herself as performer and observer.

When the performance is done and lights dimmed, spectators are left to consider their own reveries.  174 faces remain suspended in the dark, some faces still swaying slightly as searching for better viewing angles or as a reminder that perhaps the dead too shift positions to be more comfortable.  Just as in that inspiring photo of a cemetery in Iran, these talismans appear strangely alive and observant.

In the February 2015 remount of Cartes Postales de Chimère two young women will perform the dance on alternating evenings.  Bédard chose to pass her creation on to these particular performers because of their contrasting qualities.  Inspired by the women wandering among tombstones in the cemetery, each will dance beneath the watching faces.  Each will add a portrait of themselves to the chimeras.

Where will the faces from Chimera go after the 4 performances?  Back into tightly packed storage cases in a narrow hallway of identical rental spaces in a storage warehouse near the freeway?  Alone in such obscurity, will they close their eyes, relax their expressions, and await the next performance?  Or, like the effigies mounted on poles in a cemetery in Iran, subject to deterioration by rain, wind, and sunlight, will time eventually render them unrecognizable, forgotten, or requiring replacement?

December 2014

Richard Simas (gauche) / Photo d’archives


(1)   Il faut commencer à perdre la mémoire, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte que cette mémoire est ce qui nous fait tout notre vie.
-Luis Buñuel, «Mon Dernier Soupir » 1982, Éditions Robert Laffont, S.A., Paris

(2)  L’exil n’est pas une chose matérielle, c’est une chose morale. Tous les coins de terre se valent…  Tout lieu de rêverie est bon, pourvu que le coin soit obscur et que l’horizon soit vaste.
-Victor Hugo, « Actes et Paroles/Pendant l’exile » 1875




   Angelo Barsetti

Rencontrer Louise, c’est embrasser la Poésie à bras-le-corps, sans aucune retenue

Rencontrer la danseuse et chorégraphe Louise Bédard, dès la naissance de sa compagnie, a été un des rendez vous les plus importants de ma vie d’artiste. Il y eut tout de suite une chimie, une douce complicité, une grande liberté dans la création, tant au maquillage, aux costumes qu’à l’imagerie.

Rencontrer Louise, c’est tout d’abord être touché par ce regard vif, tendre et précis, propre à l’enfance, à la découverte, cette tête rousse, mouvementée comme un feu dansant, cette carnation lactée, presque trop lumineuse, ce corps gracieux, vibrant, mouvant, émouvant.

Rencontrer Louise, c’est se laisser prendre par peu de mots et tant de gestes, fougueux et délicats, fiévreux, parfois ludiques, tantôt graves.

Rencontrer Louise, c’est embrasser la Poésie à bras-le-corps, sans aucune retenue.

C’est se laisser imprégner, d’une production à l’autre, d’une œuvre si généreuse, foisonnante de petites histoires d’une sincère humanité, où Elle se livre, Elle, corps et âme.

Petit à petit, Louise ouvre ses tiroirs secrets et nous offre d’autres facettes de son Art par le collage et la photographie. Elle nous touche une fois de plus.

Au fil du temps, Louise est devenue en quelque sorte une Muse. Elle s’empresse et se prête au jeu volontiers … Tant que ça bouge !

Il ne m’aura fallu pas moins de ces 25 dernières années pour connaître toute la Poésie et les mystères de cette Femme inspirée et si inspirante,  connaître Son Monde

Son Monde à Elle

… que j’aime

signé : un fidèle complice


Angelo Barsetti / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez




   Anne Bruce Falconer

I danced for Louise for close to or more than 20 years, she marked my body, my spirit, and my soul

There are two great dance moments in my life; watching Ohno Kazuo dance ten feet from me, and watching Louise Bédard dance “Cartes Postales de Chimere”. Both events shaped my ideals and perspective of live art.

There is a subtleness, humour, tragedy, playfulness, fragility, imperfection, perfection, and a real taste of humanity in the works of Louise Bédard. A river of movement, never ending creativity, all embedded in the integrity of her voice. I danced for Louise for close to or more than 20 years, she marked my body, my spirit, and my soul.

My culminating collaboration with Louise Bédard Danse was an hour long solo entitled EX-LIBRIS. Louise approached me one lunch date and proposed a solo evening. I was floored, nervous, and honoured by her trust. She wanted me to choose anything from her repertoire. So began the real journey. I spent weeks pouring over hours of videocassettes, getting to know all the creations of Louise. What fun and overwhelming awe at the complexity of her works. How to choose? The next time I met with Louise to propose my choices, I believe I surprised her. I decided to dance solos she had created on men (Marc Boivin and Ken Roy). I don’t think Louise expected this, but you will have to ask her yourself.

Little did we know taking on the male role would be so rewarding and challenging. It opened up a different world of strength and vulnerability. I cherish the studio time I spent with Louise, discovering her deep generosity. She gave and shared tools to allow me to take the stage alone.  She taught me about my little dancing person, and that in the end it is only dance. The process of this evening’s work showed the power of Louise’s choreography. The transformation of male to female made me realize the humanity in her movement was universal.

This was truly a marked experience for me. I was given a gift from Louise Bedard and I shared it with Jean Gervais, Ken Roy, Marc Boivin, Michel F. Côté, Robert M. Lepage, and Angelo Barsetti. EX-LIBRIS ‘from the library’ – from the library of Louise Bédard, traveling through Chopin, e.e. cummings, Dr. Suess, the streets of London, and shedding my tailored brown suit.

Thank-you for the trip!

AnneBruce Falconer / Crédit photo : Angelo Barsetti




   Marc Boivin

J’y suis, Braise blanche

Dans l’œuvre de Louise Bédard, se laisse voir le labyrinthe de nos ruines, et celui de nos pulsions les plus vitales

La foudre est une décharge électrique aérienne, accompagnée d’une vive lumière et d’une violente détonation. Le coup de foudre est ce moment où l’on sait que quelque chose vient de basculer et ne sera plus jamais le même. J’ai vu Louise Bédard danser pour la première fois à Ottawa, dans les studios du Groupe de la Place Royale. Nous sommes au début des années 80, j’ai à peine 20 ans. Elle danse Étude 1 (pour tables et chaises) de Ginette Laurin. Je me retrouve littéralement à genoux devant mon siège, obnubilé par ce coup de foudre. Comment une personne peut-elle se rendre si incarnée et poétique à la fois, accessible et imprenable ? Elle est pour moi une pierre blanche, une blancheur de braise. Ma définition de l’interprétation en danse éclate. Je décide de la suivre. Je découvrirai dans les années qui suivront combien nous avons été nombreux dans cette vague qui frappait Montréal.

Quelques années plus tard, c’est mon entrée dans l’univers de Louise Bédard, avec la création de sa pièce Les Métamorphoses clandestines à laquelle je participe. Le lien que Louise avait tracé pour cette création avec le roman de Georges Perec, La vie, mode d’emploi, en dit plus long que ce que j’étais capable de comprendre à l’époque, mais que je ressentais déjà. Je découvrais cet état intuitif éveillé en sa présence qui interpelle en soi une possibilité d’être plus que ce qu’on est.  Tout comme ce roman de Perec, qui retrace la vie d’un immeuble situé au 11 d’une rue imaginaire, on entre dans l’univers de Louise Bédard comme on regarde le lieu dans lequel on se retrouve, à travers un prisme, le regard oblique, les yeux bien ouverts, conscient de ce qui est visible, et habité par ce qui l’est moins. Ce monde en est un de sensations, de mémoires, de textures, de couleurs, de puzzle, de jeu d’optique, de découpage, de densité palpable entre les choses et soi-même.

Si Louise Bédard avait signé son œuvre au milieu du siècle dernier, en toute subjectivité, j’ai l’impression qu’on l’aurait associé au mouvement du réalisme magique, comme l’écriture de Gabriel Garcia Márquez, ou plus précisément à la nouvelle Les Ruines circulaires de Jorge Luis Borges, autres inspirations qui ont jalonné les 6 ans de notre travail ensemble. Peut-être suis-je influencé par tous ses voyages au Mexique, créant dans ma tête un lien particulier avec cette Amérique latine, ce Mexique photographié par Tina Modotti dans la fin des années vingt. Ou peut-être est-ce parce que, pour moi, tout comme il est dit de ce réalisme magique, l’œuvre de Louise Bédard, tel que défini par Claude Le Fustec :

[le réalisme magique] participe d’une nouvelle pensée de « l’autre », autre envisagé non plus à partir d’un centre, d’une « norme » culturelle, mais dans sa différence, son altérité « assumée », c’est à dire qui cesserait à la fois d’être considérée « du dehors » comme phénomène radicalement étranger à soi, sans pour autant être assimilée, devenant ainsi une altérité conjointe, reliée à soi. Cette pensée de la différence et du lien dans la différence est intéressante car elle suppose une re-conceptualisation de la notion de frontière, qui s’efface, sans pour autant aboutir à la fusion/confusion des termes de la différence.(1)

Louise Bédard la jeune interprète porte déjà tout cet univers qui sera déployé à maintes et maintes reprises dans son travail chorégraphique. Interprète, chorégraphe, photographe, artiste plasticienne, le médium variera librement au cours des années, mais le geste créateur restera le même. Une présence on ne peut plus singulière, vibrante, originale, capable d’imaginer et de questionner dans la même respiration.

Muse de toute une génération de chorégraphes dans les années 1980-90, Louise était pour nous, danseurs de cette même période, un point de mire, une force centripète, qui ouvrait les vannes à une nouvelle et étrange manière d’animer la scène comme personne avant elle. Une force qui nous appelait, nous invitait à nous rapprocher d’elle, comme si la seule proximité allait nous en apprendre sur nous, sur le métier, sur le pouvoir d’interprétation en danse.

Avant même que l’apport créatif de l’interprète soit si questionné, qu’il se retrouve dans l’étude du processus créatif en danse, Louise Bédard a bouleversé la discipline et le public dans sa manière de percevoir la danse, par son pouvoir d’implication; de communication et d’intrigue ; par cet amalgame unique de poésie du corps poussé à l’extrême et de théâtralité toujours en retenue, jamais l’une au dépens de l’autre. Devant l’interprétation de Louise, je me suis toujours senti captivé par le corps et déjoué par l’esprit, et vice versa, captivé par cette intelligence vive, au travail, et déjoué par ce corps incandescent, le spectateur en moi pris dans la tension dramatique de ce jeu, de son jeu.

En héritière de la lignée des artistes du Refus global, Louise Bédard semble vouée à maintenir cet ancrage, sentinelle d’un refus actualisé, celui de taire ce qui doit être dit, celui aussi de laisser la facilité noyer les eaux profondes, nos eaux profondes, à tous et à chacun, ces eaux que l’on espère toujours voir resurgir et nous en dire plus long sur nous-mêmes… et que l’on attend à travers le fatras de nos occupations. D’interprète à chorégraphe, le travail de Louise Bédard est construit de toutes parts et de toutes pièces, détail par détail, d’imagination libérée, de coups de scalpel et de ciseaux, de jumelage, pour chercher un ordre nouveau, qui défait ce qui est convenu, attendu, sur le qui-vive d’une vigilance qui dynamise. Telle est depuis toujours la danse de Louise Bédard, tel est ce qui a éclot dans son œuvre chorégraphique dès ses premières pièces, un débordement de créativité, une urgence à partager sa vision du monde, comme un cri d’alarme. Son empreinte sur la danse au Québec est indélébile.

Comme dans le collage et la photographie, autres modes d’expression chez elle, le corps mis en scène est fait de découpage et de remaniements, de recherche de nouvelles perspectives possibles. Perspectives possibles est d’ailleurs le titre donné à une soirée complète (trois œuvres présentées) qui marquera les débuts de la compagnie en 1990 et qui lancera la signature d’un large corpus d’œuvre à venir, une œuvre qui cherchera avec acharnement à « peindre une réalité transfigurée par l’imaginaire et dans laquelle le rationalisme est rejeté »(2), et qui y arrivera.

Du discours chargé de ses œuvres, presque une logorrhée gestuelle. Une folie mise à nue mais qui cache à peine la lucidité du propos. Ce langage sophistiqué et complexe est celui de nos batailles et de nos incessants essais et erreurs humains… pour se rejoindre les uns les autres. Dans l’œuvre de Louise Bédard, se laisse voir le labyrinthe de nos ruines, et celui de nos pulsions les plus vitales.

La liste des titres des 32 pièces au cours des 25 dernières années se lit tel un cadavre exquis qui, à travers son dada, trahit un cheminement résolument assumé. Comme si par ce parcours elle signait : « J’y suis… à l’ombre, quelque part, rive cour rive jardin. Braise Blanche », en traversant les thèmes de l’altérité, de l’identité, de l’appartenance au monde, de la violence, de la féminité et du féminisme.

L’œuvre de Louise Bédard a toujours été et continue d’être singulière, unique. Elle a marqué une période effervescente de la création en danse dès la fin du siècle dernier et continue de s’enrichir. Comme l’indique la citation de Paul Klee placée en tête du préambule du roman de Perec, La vie, mode d’emploi : « l’œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l’œuvre »(3). Et, en ouvrant le livre à la page 354, on lit : « tout tableau […] et surtout tout portrait, se situe au confluent d’un rêve et d’une réalité ». Telle s’est peaufinée pour nous l’œuvre de Louise Bédard au cours des 25 dernières années et j’espère pour encore longtemps.


Marc Boivin / Crédit photo : Yves Dubé


(1) Claude Le Fustec, « Le réalisme magique : vers un nouvel imaginaire de l’autre ? », Amerika [En ligne], 2 | 2010, mis en ligne le 30 juin 2010, consulté le 19 janvier 2015. URL : http://amerika.revues.org/1164 ; DOI : 10.4000/amerika.1164

(2) Réalisme magique. URL : http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_magique [consulté le 19 janvier 2015].

(3) Paul Klee, cité dans George Perec. La vie, mode d’emploi, Préambule, Paris, Éd. Hachette, 1978.




   Francine Gagné

Il est de ces gens qui donnent à danser. Qui pénètrent le monde de l’art, nous y amènent, et arrivent à créer ces instants privilégiés où le temps se suspend

Je connais Louise depuis avant même la naissance de Louise Bédard Danse.

D’une artiste qui m’intimidait au plus haut point, elle est devenue une précieuse collègue de travail, et une non moins précieuse amie. Est-ce dans une pièce de Ginette Laurin, Timber, que je l’ai vue danser la première fois ? Il me semble… au Théâtre de La Veillée. Et que dire de son solo dans Traces de Daniel Léveillé et de sa lumineuse présence dans Nuit de Jean-Pierre Perreault ? Mémorables. Mais c’est aussi Louise l’improvisatrice qui a gagné mon admiration. Entre plusieurs souvenirs qui se bousculent pêle-mêle dans ma tête et dans mon cœur, celui d’une soirée d’improvisation en compagnie du cinéaste Pierre Hébert et du musicien Robert M. Lepage… un des Événements de la Pleine Lune peut-être, que Daniel Soulières (Danse-Cité) osait produire. J’admirais la concentration de Louise, son entière réceptivité à la danse, sa créativité et son aptitude à utiliser toute proposition pour créer de la poésie. Louise ne fait pas de la danse, c’est littéralement la danse qui l’habite.

J’ai découvert la chorégraphe avec la magnifique pièce Braise Blanche, à la mémoire des 14 femmes tuées à l’École Polytechnique de Montréal en décembre 1989. Je suis sortie de ce spectacle totalement bouleversée. Le 24 février 1991, je lui ai écrit ce petit mot, mais ai-je osé lui envoyer ?

Il est de ces gens à qui on pense souvent, très souvent. Des mots nous viennent, nous apparaissent importants. Et puis, on se voit et pour mieux goûter au bonheur présent, on oublie ces mots. D’ailleurs, ces mots perdent leur sens devant des yeux qui se rencontrent, des sourires qui s’échangent, des mains qui se prennent. Dans la solitude, pourtant, à nouveau ces mots reviennent. Il est de ces gens qui donnent à danser. Qui pénètrent le monde de l’art, nous y amènent, et arrivent à créer ces instants privilégiés où le temps se suspend. Simplement, comme une chemise sur la corde, un tableau sur un mur, une danse dans le corps, le cœur, la mémoire. Merci pour ces Braises Blanches.

Et ensuite, d’autres pièces sont venues jalonner son parcours et le mien, car je n’en ai pas manqué une. Je me souviens plus particulièrement de Les Métamorphoses clandestines et de Louise enceinte jusqu’aux oreilles qui abordait l’univers des hommes, puis de Cartes postales de Chimère où elle livrait une performance mémorable et de Te souvient-il ? cocréée et interprétée avec Sylvain Émard et où la scénographie de Pierre Bruneau participait à la magie.

Louise est une artiste prolifique, son inspiration est sans bornes. Elle a tellement à dire qu’elle franchit parfois le seuil de notre capacité d’absorption. Mais je comprends et admire sa démarche, son refus de la facilité et son intégrité. Son langage corporel si particulier, unique, a donné naissance à une écriture singulière qui, alliée à sa rigueur et son exigence, aura permis à plusieurs interprètes qui l’ont côtoyée de se dépasser et d’explorer de nouveaux territoires.

Le moins que l’on puisse dire de Louise, c’est qu’elle est une femme déterminée. Malgré les hauts et les bas, envers et contre tous, elle persiste et signe. Jamais elle ne s’est assise sur ses lauriers. La futilité ne fait pas partie de sa nature. Toujours prête à relever de nouveaux défis, ne cédant jamais à la facilité, au conventionnel, elle est engagée, généreuse et a toujours eu le souci de faire rayonner son art et de l’inscrire dans son environnement social. Seule son incommensurable sensibilité nous permet de deviner derrière cette forteresse, la part de vulnérabilité inhérente à la condition humaine.

Merci Louise, merci Louise Bédard Danse et merci à tous ceux et celles, collaborateurs artistiques, travailleurs culturels, amis, parents, qui ont participé à la vitalité de la compagnie,

Fxx

Francine Gagné / Crédit photo : Xavier Curnillon




   Marie Claire Forté

Mots de l’intérieur

Quand Louise danse en studio, en création, en répétition, j’ai toujours hâte qu’elle danse encore, qu’elle crée encore

l’espace latéral

le torse désaxé

les diagonales

la demi-pointe

le déhanchement

l’impulsion-éclair

le regard par en-dessous

les mains !

la musicalité proche de tous les chantonnements de toutes les époques

les images et l’évocation qui se démultiplient en une fraction de seconde

les clichés qui basculent en terres inconnues

l’instant et l’espace entre ici, là et nous

l’espace qui peine à contenir l’imaginaire

Je rencontre le travail de Louise pour la première fois comme spectatrice à Toronto avec Dans les fougères foulées du regard (1995). Il m’en reste des impressions : les éclairages, la section du « baisemain » et cette troublante vitesse du mouvement qui brouille la représentation.

Quelques années plus tard, je rencontre l’artiste en studio lorsque je danse au sein du Groupe Lab de danse, une première fois à Montréal en 2005 et une seconde fois à Ottawa, en 2006. Les deux fois, elle arrive le premier jour en disant « Je n’ai rien préparé ». C’est ce qu’elle dit souvent le premier jour d’un processus… Et s’ensuit inévitablement un déferlement mouvementé. Le monde serait tout autre si nos « riens » ressemblaient à ceux de Louise !

Au Groupe, elle crée, entre autres, le « duo brindille » sur mes collègues et amies Lori Duncan et Alanna Kraaijeveld. Je vois ce duo maintes fois en répétition et de la première à la dernière, je suis complètement captivée. Deux femmes dansent en se partageant une brindille sans jamais se regarder l’une et l’autre directement dans les yeux. C’est ludique, mystérieux, tendre, contenu, débridé, drôle, lumineux et sombre. Après avoir quitté le Groupe, je me joins à la création d’Enfin vous zestes (2008) et je danse ce duo avec Sarah Williams en finale de la pièce. De l’intérieur, j’ai l’impression d’être sans âge. Et même si je porte une petite jupe et une camisole, je suis le coyote d’une culture qui n’est pas la mienne. Je termine la pièce en volant la brindille déposée par Sarah Williams sur le torse exposé de Ken Roy, couché cambré sur une boîte. Je me sens autant coupable qu’espiègle. Chaque fois.

Aujourd’hui, ce « chaque fois » qualifie encore mon expérience de la danse de Louise. Le travail exige une présence de corps et d’esprit qui déclenche chaque fois une rafale d’expériences. Il n’y a rien pour rien dans ses chorégraphies. Et ce, malgré le trop-plein et l’hypallage qui constitue sa signature. Danser ses créations fait appel à toutes les heures que j’ai passées et que je passe encore à apprendre les chemins de la danse, chemins qui se déversent en une gestuelle et une énergie juste au-delà de ma compréhension.

De l’extérieur, je trouve sa chorégraphie exigeante, nécessaire, vitale. Elle nous invite à nous déposer pleinement pour plonger dans une durée, un souffle, une série quasi étourdissante de propositions. Elle passe du mouvement de l’univers entier, à une dynamique de groupe, à une relation entre deux personnes, à une personne face à soi-même, au plus petit mouvement de l’œil.

Quand Louise danse en studio, en création, en répétition, j’ai toujours hâte qu’elle danse encore, qu’elle crée encore. L’urgence et la fraîcheur de son impulsion m’inspirent, me mettent au défi et m’intimident parfois. Je le dis souvent : c’est un privilège de côtoyer une telle force artistique et humaine.


Merci Louise.


Marie Claire Forté / Crédit photo : LB




   Christine Charles

Petit abécédaire pour toi, chère Louise

Lorsque le quotidien se glisse dans la danse

Attachement. Depuis une répétition d’Orénoque de Jean-Pierre Perreault, il y a 25 ans. Tu te lançais d’une pyramide à l’autre, dix fois, cent fois, jusqu’à trouver l’infime justesse de ton mouvement. J’étais toute neuve, pas encore tout à fait dans le métier et tu m’as tout à coup révélé  l’absolue beauté de l’acharnement. Boîte à malices. Celle que tu nous ouvres lorsque l’on pénètre ton univers. Objets iconoclastes, corps bariolés et sourires grinçants, nul ne sait jamais où tu nous mèneras. Collaboration. Tour à tour danseuse, répétitrice, conseillère artistique et spectatrice, j’ai la chance de multiplier les points de vue sur ton travail. Collages. Associations et bombardements d’images, de formes, de textures, de couleurs, de corps. Collages de papier, que tu réalises chez toi, histoire d’agacer ou de nourrir ton élan créateur, puis collages vivants en studio. Sans chercher à reproduire en mouvement l’image papier, l’esprit du collage permet d’ouvrir le champ des possibles du corps et du chorégraphique en libérant le contrôle du rationnel. Ouvrir toujours plus grande la porte de ton imaginaire. Ouvrir toujours plus grand le sas de notre liberté. Contrôle. Long apprentissage du lâcher prise. Histoire d’une vie pour certains d’entre nous. Distance qui va avec douleur. Douleur qui va avec pudeur. Enfance qui, grâce à toi, se prolonge. Touches fraîches et naïves dans l’ensemble de ton œuvre. Femmes. Toutes celles qui te portent et t’habitent dans la vie et dans la création. Toutes celles qui creusent ton âme et sculptent le corps de ta danse. Toutes celles qui surgissent au détour d’une échine courbée, d’une gambade, ou d’un regard en coin. Goût du jour. Aux antipodes de tes préoccupations, semble-t-il. Humour qui va avec grincements de dents.  Imaginaire fantasmagorique. Issu de ton formidable grenier à idées où bêtes, objets hétéroclites, personnages insolites se côtoient et construisent l’absurdité du monde. Jeu. Toujours au centre de la danse. Jeunesse. Qui te suit et apprend de toi et vers laquelle tu as à cœur de jeter des ponts. Kaléïdoscope. Entre mon œil et ton  univers.

LOUISE BÉDARD DANSE, 25 ANS! Hip hip hip Hourra!!!

 

Merci Louise. Pour le miroitement de mon cœur au gré des collaborations. Non-dits qui laissent ta voix suspendue dans un geste et qui, dans un étrange paradoxe, me tiennent à distance tout en m’appelant. Pas. Le tien, que l’on entend résonner sur le plancher du studio avant même d’y pénétrer. Rapide et tonique, il fixe l’énergie de la répétition. Comment pourrait-on traîner la patte à tes côtés ?! Partenaires. Louise Bédard, Marc Boivin, Marie-Josée Chartier, Tony Chong, Anne-Bruce Falconer, Michèle Febvre, Ella Christina Fiskum, Jacqueline Lemieux, Luc Ouellette, Michèle Rioux, Michael Trent, Guy Trifiro, Daniel Villeneuve. Quel privilège de danser en votre compagnie ! Poésie. Toujours au cœur de la vie. Retranchements. En sortir. Rigueur et intégrité. Deux valeurs qui semblent si sérieuses que j’ose à peine les nommer de peur de plomber le party. Pourtant, jour après jour, elles servent d’ancrage à ton dépassement. Solo. Cartes Postales de Chimère, Théâtre la Chapelle, 1996. Probablement le solo de danse qui m’a le plus transportée dans ma vie. Moment inoubliable. Théâtralité. Lorsque le quotidien se glisse dans la danse. Un bye bye furtif, un chapeau haut de forme, une gifle ou une pomme à croquer. Autant d’éléments scénographiques ou de costumes, autant de petits gestes qui permettent au spectateur de faire résonner tes rêves dans sa réalité. Travail, travail, travail. Urbania box, 1999. Sans doute la chorégraphie qui a le plus exigé de moi au niveau technique. Vocabulaire. Riche, complexe, poétique et surtout très personnel. Vierge Noire, 1993. La première fois que j’ai participé à un projet de Louise Bédard Danse. Quelle joie lorsque tu m’as invitée à faire partie de la distribution ! Yeux. Des yeux qui brillent. Des yeux qui voient. Des yeux qui rêvent. Des yeux qui invitent. Des yeux qui tranchent. Des yeux qui décident. Des yeux partout. Zanzibar pour finir, parce que le mot fait voyager, qu’il ressemble à une danse bigarrée et qu’il rime avec Louise Bédard !

Christine Charles / Crédit photo : Yves Dubé




   Ginelle Chagnon

Je n’ai pas depuis rencontré un/une danseuse qui puisse accéder à cette même zone trouble de la danse

Un jour, j’ai vu Louise Bédard danser du Ginette Laurin (1985) et je suis restée bouche bée. Elle semblait révéler une dimension de l’être humain que je ne connaissais pas.  Pourtant, la danse faisait alors partie de ma vie depuis déjà une vingtaine d’années. Je n’ai pas depuis rencontré un/une danseuse qui puisse accéder à cette même zone trouble de la danse, cet endroit où le réel et l’imaginaire se rencontrent, où le corps, l’âme et l’espace sont en relation intrinsèque. Car Louise, pour mon regard, accède à cette zone d’interprétation.

Par la suite, j’ai revu danser Louise pour Jean-Pierre Perreault et Sylvain Émard, ainsi que dans son propre travail chorégraphique et, à chaque fois, la fascination est restée la même. De quoi s’agit-il ? Pourquoi cette présence dansée altère mon pouls, interrompt ma respiration et ma capacité de réfléchir ?

Je pourrais nommer quelques interprètes exceptionnels avec qui j’ai ou non travaillé, mais nul ne m’a autant fascinée que Louise Bédard.

J’ai été très touchée d’entrer en studio avec Louise la première fois alors qu’elle me demandait de l’accompagner dans son travail. C’était troublant d’avoir l’impression de pénétrer dans son univers, de percer une part du mystère. En fait, je crois que j’avais plus ou moins le désir de comprendre le fond des choses afin de ne pas réduire la portée de ma fascination (ou fabulation ?).

Qu’elle soit en spectacle ou en répétition, Louise est généreuse, excessivement créative et totalement investie dans le travail de maîtrise de l’interprète. Elle travaille intensément, sans relâche, pour maîtriser la matière chorégraphique dans son corps ainsi que pour déjouer certaines difficultés en flexibilité et un manque d’ancrage en technique de base.  Pourtant, elle a toujours interprété le matériau chorégraphique avec une précision inouïe, une énergie intarissable et une rigueur à toute épreuve. Cela en soi est déjà admirable, mais la magie de l’artiste-interprète ne fait que commencer là, au moment de l’appropriation du matériau chorégraphié.

Je crois que chacun d’entre nous est fasciné par certaines personnes. L’explication de ce phénomène ne réside pas uniquement dans la personne que nous admirons. Une partie de la réponse est à l’intérieur de nous même. Quelle chambre inconnue de l’Être se trouve exposer par un danseur, un interprète ? Pourquoi sommes-nous plus sensibles à celui-ci ou à celui-là ? Comment sommes-nous interpellés par la danse ?   Est-ce le corps en mouvement devant nos yeux ou est-ce la personne qui vit des choses dans ce corps en mouvement qui nous atteint ? Quel degré de sensibilité corporelle avons-nous pour recevoir la danse ? Est-ce, au contraire, la construction et le propos de l’œuvre chorégraphique dans laquelle se trouve cet interprète ?

Pratiquant le métier de répétitrice, le plus important pour moi est d’entretenir un certain degré de fascination pour l’expérience du corps en mouvement, la réalité du moment présent et l’espace dans lequel il se situe. J’aime surtout penser que j’accompagne les artistes dans leur quête d’authenticité.

Ginelle Chagnon / Crédit photo : Dominique Bouchard