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Des visages pour une chronique de Chimère

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On nomme aussi chimère une fantaisie invraisemblable ou insensée, un produit de l’imagination. Rien d’inhabituel à retrouver des chimères dans trois décennies de créations de Louise.

Il faut commencer à perdre la mémoire, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte que cette mémoire est ce qui nous fait toute notre vie.
– Luis Buñuel, « Mon Dernier Soupir » 1


Une série de 173 portraits en gros plan est ce qui constitue le décor de Cartes postales de Chimère, le solo créé et dansé par Louise Bédard en 1996. Ils sont en ce moment quelque part, dans un casier de location, au fond d’un couloir étroit alignant des casiers identiques dans un entrepôt de quartier industriel, près d’une autoroute. Des années auparavant, on a entassé dans une caisse de bois contenant les décors et accessoires des productions récentes tous ces portraits dont les cadres font penser à des mausolées ou, pour certains, à de petites maisons surmontées de pignons. Mais où, au juste?

On doit inspecter ce décor de portraits. Peut-être qu’avec le temps ils ont été abimés et doivent être restaurés. Le casier au complet doit être vidé et on ouvre presque toutes les caisses avant de retrouver les portraits. Cartes postales de Chimère sera remontée en février 2015, interprétée cette fois par les danseuses Lucie Vigneault et Isabelle Poirier, près de deux décennies après que la chorégraphe l’ait elle-même dansée.

En début de processus de création pour Cartes postales de Chimère en 1996, Louise Bédard se présente à une réunion et montre à son collaborateur, le scénographe Richard Lacroix, une image arrachée à un magazine photo. On y voit deux femmes iraniennes vêtues de robes noires, marchant dans un cimetière, parmi une foule de poteaux sur lesquels sont montées des photos d’êtres chers. Cette photo prise par Françoise Demulder, une photojournaliste française réputée, figurait sans doute dans le récit visuel qu’elle a fait des pertes de vies massives tout au long de la guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988. Les femmes qu’on y voit ne regardent pas les effigies sur les photos. L’une regarde l’autre dont le regard est porté vers le sol, pour lire les noms sur les tombes ou faire attention où elle met les pieds. Peut-être s’apprêtent-elles à ériger le portrait d’une personne décédée récemment, dès qu’elles auront trouvé la tombe. Détail intéressant dans la photo, on dirait que les morts sont à veiller les vivants, les protégeant avec leur regard-talisman.

C’est cette image qui a inspiré Richard Lacroix à concevoir un décor constitué de petites maisons-mausolées qui encadrent des photocopies de gros plans de visages anonymes, ainsi que quelques miroirs, qu’il suspend au-dessus de l’aire de jeu. Tous ces visages sont présents dans le champ de vision de la danseuse pendant qu’elle s’exécute au-dessous d’eux, à l’exception de celui dont les yeux sont fermés, un détail porteur de sens. Parmi les nombreux fils que propose Cartes postales de Chimère, il y a ce va-et-vient des rêveries, le dialogue des regards entre les observateurs, créant une tension entre un passé archétypal et une immédiateté.

Louise Bédard a aussi fait part à Richard Lacroix de son désir de danser parmi une foule et a partagé quelques mots de Victor Hugo : « L’exil n’est pas une chose matérielle, c’est une chose morale. Tous les coins de terre se valent… Tout lieu de rêverie est bon, pourvu que le coin soit obscur et que l’horizon soit vaste » 2. Les plans du décor de Lacroix d’avril 1996 précisent la disposition des 173 portraits et miroirs de 6 po x 9 po et de 6 po x 12 po, répartis sur 11 rangées arquées au-dessus de la scène. Ils composent une voûte de visages anonymes, une coupole de talismans qui abrite et protège l’interprète et sa danse juste au-dessous.

Lorsqu’on les repère finalement dans une des caisses, quelques-uns des cadres sont abimés, mais les visages ont bonne mine. Ils n’ont pas vieilli. Seulement les cordes et les crochets pour l’accrochage doivent être démêlés. Louise emballe soigneusement chaque visage dans une feuille de mousse protectrice, les range dans une caisse de plastique, puis les emporte hors de l’entrepôt et de cette triste zone industrielle en bordure d’autoroute. Rêverie. Vastes horizons. Exil. Lorsque ces cartes postales de Chimère seront accrochées à nouveau bien haut dans le théâtre, elles dévoileront une foule de visages observateurs et de miroirs réfléchissant la lumière.

La chimère, dans la mythologie grecque, est un monstre femelle qui crache le feu, qu’on représente la plupart du temps comme un hybride du lion, de la chèvre et du dragon. On nomme aussi chimère une fantaisie invraisemblable ou insensée, un produit de l’imagination. Rien d’inhabituel à retrouver des chimères dans trois décennies de créations de Louise.

Disposée sur une table, à la lumière du jour, une sélection de ces portraits pourrait représenter à la fois tout le monde et n’importe qui, un échantillon anonyme de l’humanité qui se révèle à travers une variété de caractères. Ils sont ces individus que l’on aperçoit partout et en tout temps, sur le bord de la route, assis dans un parc ou observant d’une fenêtre. Ils sourient, se renfrognent, scrutent, froncent les sourcils, plissent les yeux, rient ou crient : leurs expressions sont réservées, provocatrices, stoïques, moqueuses, résolues ou impassibles. Personne ne pleure, quoique certains ont l’air un peu tristes, nostalgiques ou songeurs. Une femme a la tête renversée en arrière, avec la bouche ouverte en extase, un homme fait un clin d’œil, tandis qu’un autre visage, exquis, arbore un grain de beauté parfaitement centré entre les yeux. Ils soutiennent notre regard, nous traversent des yeux, voyant au-delà et au-dedans de nous. Il y a des enfants, des adolescents, des adultes, des aînés à la peau ridée. Ils ont des barbes, de belles lèvres, la peau douce ou poreuse, des dents manquantes. Une femme se mord la langue.

Les visages photocopiés ont été agrandis pour donner l’impression qu’ils sont à l’étroit dans leur petite maison, surdimensionnés jusqu’à l’exil dans leur propre foyer, avec des regards qui débordent par la lucarne. Identiques de face comme de dos, les chimères sont suspendues au-dessus de la scène et sont libre de pivoter, de changer leur angle de vision des spectateurs et de la danseuse. Les 173 visages recto verso évoquent aussi une foule de Janus, le dieu romain des commencements et des transitions, qui se tourne à la fois vers l’avenir et le passé.

Le thème du double est omniprésent dans Cartes postales de Chimère. La disposition du public en bifrontal permet au spectateur d’observer la danseuse ainsi que le public de l’autre côté de la scène. À la première de 1996, Louise Bédard a seulement pu répéter avec le décor une fois qu’il fut monté au Théâtre La Chapelle, pour les représentations inaugurales. Alors qu’elle se réchauffe sur scène, elle examine les portraits, établissant un lien avec chacun, tel un partenaire de danse, puis danse tous les soirs à 20 h pour ces visages observateurs. Un solo avec 173 partenaires.

Comme si les deux Iraniennes étaient discrètement omniprésentes, la chorégraphie de Cartes postales de Chimère se divise en deux parties contrastées. À la vingt et unième minute, un geste à la fois simple et intime marque une transition clé lorsque Louise ramasse au sol un portrait, une maison miniature, et le suspend parmi les autres. Il faut y regarder de près pour distinguer que le nouveau visage qui s’est ajouté à la collection est celui de la femme qui danse sur scène. Elle a joint l’assemblée des chimères, se dédoublant, à la fois interprète et spectatrice.

Quand la représentation se termine, que la lumière s’éteint, les spectateurs sont laissés à leurs rêveries. 174 visages demeurent suspendus dans le noir, certains se balancent encore doucement, comme à la recherche du meilleur angle de vue ou pour rappeler que les morts aussi changent de position pour être plus confortables. Comme dans cette inspirante photo du cimetière en Iran, les talismans paraissent étrangement vivants et attentifs.

Dans la reprise en février 2015, deux jeunes femmes danseront Cartes postales de Chimère en alternance. Louise Bédard a choisi de transmettre sa création à ces deux artistes en particulier, pour leurs qualités contrastantes. Inspirée par ces femmes déambulant parmi les pierres tombales, chacune dansera sous les visages qui les observeront. Chacune ajoutera son propre visage aux chimères.

Où iront les visages après les quatre représentations? Retourneront-ils s’entasser dans des caisses, au fond d’un couloir étroit, alignant des casiers identiques, dans un entrepôt près d’une autoroute? Isolés dans une telle obscurité, fermeront-ils les yeux, relâchant leur expression jusqu’à la prochaine représentation? Ou bien, comme ces effigies montées sur des poteaux dans un cimetière iranien, soumises à l’usure par la pluie, le vent et le soleil, seront-ils par le temps rendus méconnaissables? Seront-ils oubliés? Faudra-t-il les remplacer?

Décembre 2014

Richard Simas (gauche) / Photo d’archives

(1) Buñuel, Luis, « Mon Dernier Soupir » 1982, Éditions Robert Laffont, S.A., Paris
(2) Hugo, Victor Hugo, « Actes et Paroles/Pendant l’exile » 1875